almesbury
– Sélestat – Malines
Les tribulations d'un manuscrit de Tertullien au
milieu du XVIe siècle(1)
par Pierre PETITMENGIN – James P. CARLEY

I. Des éditeurs en quête de manuscrits
u XVIe
siècle, la publication des Pères de l'Église constituait un enjeu
intellectuel et religieux, mais aussi économique. Assurés de ventes
importantes si leurs produits s'imposaient sur le marché, les
maisons d'édition ne lésinaient pas pour s'attacher les services
d'érudits renommés, et elles les aidaient à se procurer l'accès
aux manuscrits des œuvres inédites (ou déjà éditées, mais sur
des bases insuffisantes) qui se trouvaient encore dans les bibliothèques
constituées au Moyen Age dans les abbayes et les cathédrales.
Les éditions des Opera omnia de Tertullien, le premier
écrivain latin chrétien, offrent un cas exemplaire de la rivalité
qui a opposé, pendant des décennies, ces deux métropoles de l'imprimerie
que furent Bâle et Paris. Beatus Rhenanus donne en 1521 l'édition
princeps de vingt et un traités, à Bâle chez Johann Froben, dont
les héritiers, Hieronymus Froben et Nicolaus Episcopius, regroupés
dans l'Officina Frobeniana, publient aussi les éditions revues
de 1528 et 1539.
n 1545,
le flambeau passe à Paris, où l'énergique Charlotte Guillard,
veuve du grand typographe Claude Chevallon, imprime - sans préciser
le nom de l'éditeur - des Opera augmentées de onze traités
inédits. L'édition est partagée entre trois libraires, deux parisiens,
Charlotte Guillard elle-même et Jean Roigny, et un lyonnais, les
héritiers d'Aymon de la Porte, ce qui fait supposer une large
diffusion. La riposte de Bâle ne se fait pas attendre, malgré
la disparition de Beatus Rhenanus († 20 juillet 1547) : dès 1550,
le “correcteur en chef” de l'Officina Frobeniana, l'humaniste
tchèque Sigismundus Gelenius(2), donne une
édition revue et corrigée de l'ensemble, qui sera réimprimée à
Bâle en 1562 et à Paris en 1566 (cette fois-ci en deux volumes
in 8°).
Notre histoire se termine avec l'édition établie, sur nouveaux
frais, par un théologien de la Contre-Réforme, Jacques de Pamèle.
Préparée pour Christophe Plantin, elle est finalement imprimée
à Paris, en 1583, par son “compère et entièrement amy”, le libraire
Michel Sonnius. Les deux partenaires se sont ainsi réparti le
marché : pour Plantin, 500 exemplaires (finalement réduits à 300),
le reste pour Sonnius(3). On est étonné par
l'importance du tirage : les nombreuses réimpressions effectuées
par les libraires parisiens associés dans la “Compagnie de la
Navire”(4) montrent que le marché n'était pas
saturé.
Ces éditions ont reposé sur des sources manuscrites qui ont malheureusement
toutes disparu, à une exception près : le codex Paterniacensis
(Sélestat, Bibl. hum. 88), un manuscrit provenant de Payerne,
en Suisse, que Rhenanus a fait soigneusement relier après l'avoir
utilisé comme “copie” à l'usage des typographes(5).
'autre
témoin utilisé pour l'édition princeps a été rendu à son possesseur
légitime, l'abbaye de Hirsau en Wurtemberg, d'où il est disparu
sans laisser de trace(6). Autre perte, celle
du Gorziensis (de l'abbaye de Gorze, près de Metz), dont le juriste
Claude Chansonnette avait envoyé une collation à Rhenanus : elle
est transcrite dans les marges d'un de ses exemplaires de travail(7)
et l'essentiel en est passé dans les Annotationes qui accompagnaient
les textes originaux dans l’édition de 1539.
Grâce aux indications de Rhenanus, on sait au moins ce qu'on
a perdu. En revanche, l'édition parisienne de 1545 reste un mystère.
On ne sait même pas qui a fait le travail d'éditeur. La table,
après avoir donné la liste des traités déjà publiés par Rhenanus,
se contente d'ajouter : «Quant aux opuscules suivants, ils sont
édités pour la première fois grâce à Jean de Gagny, théologien
parisien et premier aumônier du Très Chrétien Roi de France, tirés
d'un manuscrit très ancien»(8). Si l'on connaît
mieux le rôle de Gagny († 1547) dans l'exploration des fonds monastiques
français(9), on n'a en revanche pas encore
retrouvé de témoignage extérieur sur le uetustissimus codex qui
a dû comprendre, outre les onze traités nouveaux(10),
plusieurs déjà édités par Rhenanus, dont le texte se révèle considérablement
modifié. On en est réduit à comparer les leçons de l'édition avec
les autres témoignages dont on peut disposer pour chaque traité
: longue et lourde tâche philologique.
Gelenius,
lui, doit justifier les nombreux changements qu'il a apportés
au texte de Tertullien. Il avait la réputation de corriger trop
énergiquement les auteurs antiques — réputation qui l'a suivi,
puisqu'en 1984 le dernier éditeur du traité De rebus bellicis
n'hésite pas à le qualifier de “vaurien” (homo nequam) et d'“imposteur
bâlois” (praestigiator Basiliensis)(11) ! C'est
pourquoi dans son avis au lecteur (reproduit à la planche I),
tout en suggérant l'importance de son travail – «Ce n'est pas
à moi de faire valoir mon labeur, mais tu verras toi-même, lecteur,
combien l'emporte cette dernière recension»(12)
–, il place son édition sous le patronage d'un nouveau témoin
manuscrit venu du fin fond de l'Angleterre, découvert dans l'antique
cœnobium Masburense et envoyé par l'illustre antiquaire
John Leland(13). Aux dires de Gelenius, ce
codex providentiel contenait tous les nouveaux traités
de l'édition parisienne et trois déjà publiés par Rhenanus :
La résurrection de la chair, Les prescriptions contre les hérétiques
et La monogamie.
I. Préface et sommaire de l’édition de Sigismundus
Gelenius
Q. S. Fl. Tertulliani scripta, Bâle, 1550, f. † 1v°
(collection particulière) - Photo H. Couratier
On a depuis longtemps supposé que la forme Masburiensis, non
attestée par ailleurs, était une déformation de Malmesburiensis(14).
Le manuscrit proviendrait donc de l'abbaye de Malmesbury, dans
le Wiltshire, à laquelle sont associés deux auteurs de premier
plan, Aldhelm († 709), le premier écrivain d’importance qui ait
illustré les Iles britanniques, et Guillaume de Malmesbury (†
1143), le plus grand historien anglais du Moyen Age. Mais que
pouvait bien contenir ce codex de si noble provenance ? C'est
tout le mérite du regretté dom Eligius Dekkers d'avoir su y reconnaître
le témoin d'un corpus médiéval de sept traités, attesté par un
catalogue de Cologne datable de 833 et un autre plus récent de
Corbie (XIe siècle), et saisissable au XVIe siècle grâce aux importantes
variantes qu'apporte pour ces traités l'édition de Gelenius, ainsi
que par les leçons d'un autre témoin disparu, le codex Ioannis
Clementis Angli, que Pamèle cite justement pour ces sept œuvres(15).
ette
remarquable déduction a permis de “dégonfler” quelque peu la publicité
de Gelenius (qui, pour sept des onze traités publiés en 1545,
n'aurait pas disposé de secours manuscrit), et surtout d'ajouter
un quatrième pilier à l'histoire du texte de Tertullien, qui reposait
jusqu'alors sur un corpus, celui de Cluny-Hirsau, source de l'édition
princeps, et sur deux manuscrits indépendants, l'Agobardinus (Paris,
BnF, latin 1622) et le Trecensis (Troyes, BM, 523)(16).
Malheureusement le texte de ce “corpus de Corbie”, comme on l'appelle
maintenant, était très difficile à reconstituer, car comme l'édition
de Gelenius ne donne qu'un texte nu, sans le moindre apparat,
on en était réduit à supposer que telle addition ou telle leçon
rare devait provenir du Masburensis. Les seuls témoignages incontestables
étaient ceux donnés dans les Annotationes de Jacques de Pamèle
— jusqu'à une découverte récente(17).
II. Deux documents inédits de la Bibliothèque humaniste
Beatus Rhenanus avait, comme on sait, l'habitude d'écrire dans
ses livres. Il copiait des inédits sur les feuilles de garde et
transcrivait dans les marges le fruit de son travail philologique
sur les textes anciens : notes de lecture, commentaires érudits,
conjectures, variantes relevées sur un manuscrit, etc. La Bibliothèque
humaniste a conservé, dans des éditions largement annotées de
sa main, la documentation qu’il avait rassemblée sur certains
auteurs, comme Tacite(18). Celle sur Tite-Live,
qui devait comporter les collations d'importants témoins disparus,
a elle aussi disparu, avec les éditions qui la portaient(19).
Dans le cas de Tertullien, on conserve tous les exemplaires de
travail de l'humaniste, en particulier une copie de sa troisième
édition, parue en mars 1539, sur laquelle il appose son ex-libris
en août de la même année(20). A une date indéterminée,
il y reporte, avec un grand soin, les variantes d'un exemplar
qu'il appelle Anglicum exemplar (p. 68 ; voir planche II) ou Anglicanum
(p. 668). Comme ces collations concernent justement les trois
traités déjà publiés pour lesquels Gelenius invoquait l'aide du
Masburensis, il est tentant de supposer que Rhenanus a eu entre
les mains celui-ci bien avant que Gelenius ne l'utilise pour son
édition de 1550.
Retour
(1) Un article parallèle, mais avec
l'accent mis sur le côté anglais, paraîtra sous le titre “Tantus
et tam rarus thesaurus : John Leland's letter to Beatus Rhenanus
and the lost manuscript of Tertullian's works from Malmesbury”.
(2) Il avait lui-même surveillé l’impression de la troisième édition,
ce dont Rhenanus le remercie dans l’avis au lecteur, daté du 1er
mars 1539 : “Non licuit adesse Basileae dum editur opus. Verum
Sigismundus Gelenius, homo magni in literis iudicii et eruditione
summa praeditus, in recognoscendo opere uicariam operam in offina
praestitit, qui merita laude sua non est fraudandus” (f. a* 2r°).
(3) Cf. L. Voet, The Plantin Press. A Bibliography of the Works
printed and published by Christopher Plantin at Antwerp and Amsterdam,
t. 5, Amsterdam, 1982, p. 2175-77. (4) Ce phénomène éditorial
a été étudié par D. Pallier, “Les impressions de la Contre-Réforme
en France et l'apparition des grandes compagnies de libraires
parisiens”, dans Revue française d'histoire du livre, 11, 1981,
pp. 215-273. (5) Cf. P. Petitmengin, “Comment on imprimait à Bâle
au début du XVIe siècle : à propos du “Tertullien” de Beatus Rhenanus
(1521)”, dans Annuaire des amis de la Bibliothèque humaniste de
Sélestat, 30, 1980, p. 93-106.(6) Etat de la question par F. Heinzer,
Bibliotheksgeschichte und Buchkultur Hirsaus, dans Hirsau. St
Peter und Paul 1091-1991, Stuttgart, 1991, t. 2, Geschichte, Lebens-
und Verfassungsformen eines Reformklosters, p. 286. (7) Sélestat,
Bibliothèque humaniste, K 1040 (édition de 1528). (8) “Haec vero
sequentia opuscula nunc primum eduntur in lucem beneficio Ioannis
Gangnei Parisini theologi, et Christianissimi Galliarum regis
primi eleemosynarii, ex vetustissimo codice desumpta” (f. † 1v°).
(9) Voir A. Jammes, “Un bibliophile à découvrir, Jean de Gagny”,
dans Bulletin du bibliophile, 1996, n° 1, p. 41-52. (10) Parmi
lesquels deux de Novatien, le De trinitate et le De cibis iudaicis,
qui circulaient alors sous le nom de Tertullien. (11) Anonymi
auctoris de rebus bellicis, rec. R. I. Ireland, Leipzig, Teubner,
1984, p. XX et XXIV. Ces invectives n'ont pas convaincu tout le
monde : cf. J. eka, “Robert I. Irelands textkritische Akribie
und seine anachronistische Verdammung des Gelenius”, dans Studia
minora facultatis philosophicae universitatis Brunensis, E 32,
1987, p. 135-140. (12) Q. S. Fl. Tertulliani scripta (Bâle, 1550)
, f. † 1v° “Meum laborem imputare non libet, senties tamen lector
quanto postrema haec cura sit potior”.(13) La page de titre piquait
la curiosité de l'acheteur potentiel : parmi les nombreux manuscrits
qui avaient servi à l'édition, elle en détachait un “de loin le
plus correct, qu'on avait fait venir des profondeurs de l'Angleterre”
(in quibus praecipue fuit unus longe incorruptissimus in ultimam
usque petitus Britanniam). La page suivante donne l'explication,
et la justification. (14) C’est, sauf erreur, J. M. Lupton qui
a le premier formulé cette hypothèse dans son édition du De baptismo
de Tertullien (Cambridge, 1908), p. xxxv-xxxvii. (15) Cf. E. Dekkers,
“Notes sur les fragments récemment découverts de Tertullien”,
dans Sacris Erudiri, 4, 1952, p. 372-383. (16) L’histoire du texte
de Tertullien est présentée de façon claire et concise par H.
Tränkle dans le Handbuch der lateinischen Literatur der Antike,
t. 4, Die Literatur des Umbruchs, München, 1997, p. 510-511 (traduction
française : Nouvelle histoire de la littérature latine, t. 4,
Turnhout, 2000, p. 569-571). On n’a pas tenu compte ici du petit
corpus, plus récent, dont on trouve la trace dans un manuscrit
du Vatican, Ottobonianus latinus 25. (17) Elle a été présentée
rapidement par P. Petitmengin, “John Leland, Beatus Rhenanus et
le Tertullien de Malmesbury”, dans : Studia Patristica, XIX, t.
2, Papers of the 1983 Oxford Patristic Conference, Critica, Classica,
Ascetica, Liturgica, Kalamazoo - Leuven, 1989, p. 53-60. (18)
Cf. P. Petitmengin, “Beatus Rhenanus et les manuscrits latins”,
dans : Annuaire des amis de la Bibliothèque humaniste de Sélestat,
35, 1985, p. 242-245. (19) D’où la difficulté de la reconstitution
du manuscrit perdu de Worms établie à partir du seul témoignage
des Annotationes (imprimées) de 1535 par M. Reeve, “Beatus Rhenanus
and the lost Vormaciensis of Livy”, dans Revue d’histoire des
textes, 25, 1995, p. 217-254. (20) Sélestat, Bibliothèque humaniste,
K 1039 ; la page de titre, qui porte l’ex-libris “Sum Beati Rhenani.
Nec muto dominum. Mense Augusto MDXXXIX. Selati Tribonorum”, a
été reproduite dans Humanismus im deutschen Südwesten. Biographische
Profile, hrsg. von P. G. Schmidt, Sigmaringen, 1993, p. 212.