almesbury – Sélestat – Malines
Les tribulations d'un manuscrit de Tertullien au milieu du XVIe siècle(1)

(Suite)

par Pierre PETITMENGIN – James P. CARLEY

II. Une page de la collation du Masburensis par Rhenanus Sélestat, Bibliothèque humaniste, K 1039, p. 68 (Opera Q. S. Fl. Tertulliani, Bâle, 1539) Tertullien, De resurrectione carnis, 30,1-31,2 - Photo BHS

La preuve nous est fournie par une lettre autographe de John Leland à Beatus Rhenanus(21), datée du 1er juin <1539>(22). Nous en donnons une reproduction (planche III), accompagnée de sa transcription(23) et d'une traduction.

Texte recto
Joannes(24) Lelandus Antiquarius Beato Rhenano · S · P · D ·

Ægisti cum quodam Damiano Agoe Hispano ut tuo, immo publico literatorum nomine mecum ageret de transmittendo ad uos Tertulliani exemplari, impresso nuper a Frobenio longe auctiori. Ille mecum nihil egit : scripsit tamen summa cum diligentia ad Richardum Morysinum, uirum ingenio, literis, et fauore nostri principis insignem. Is quod a me rogauit tuo nomine facile impetrauit, et mature ad Pintoum mercatorem Lusitanum in Flandria agentem transmittendum curauit. Pintous suam liberauit fidem, reddito exemplari Damiano. Namipse uidi literas Damiani, qui fatetur se codicem accepisse, et breui ad te transmissurum esse. Si iam accepisti bene habet : si non, cura modis ne orbi dispereat tantus et tam rarus thesaurus.

Quod si praeterea cognoscere cupias quo loco exemplar inuentum sit, accipe. Est locus in Seueria prouincia Britanniae primae propter ripas Auonae fluminis antiquitus Bladunum dictum, cuius urbis mœnia quanuis semilacera adhuc cernuntur. Saxones hanc, ut Beda in ecclesiastica testatur historia, Ingelburne postea uocabant. Sed postquam Maildulphus Scotus ludum bonarum literarum ibi aperuerat, monasteriumque, fauente Ina Visisaxonum rege, et Agilberto Ventano episcopo, construxerat, incepit dici Maildulphsbyri id est Maildulphi curia : quod nomen hodie quanuis corruptum seruat. Hic ego inter alia uenerandae uetustatis monimenta inueni Tertulliani exemplar nunc ad te missum, quod, ut ego quibusdam coniecturis colligo, Aldelmus proximus a Maildulpho abbas et deinde Shiroburnae Dutrotrigum episcopus ex Italia in Britanniam ante annos octingentos traduxit. Haec habui, quae in praesentia ad te scriberem. Gelenius tuus atque Frobenius de eadem re literas a me accepet(25), et nisi uestris negotiis maxime seriis molestum sit, hoc idem repeterem.Vale.

Londini Trenouantum. Cal. Iun.

verso

Beato Rhenano Selestadiensi uiro undecunque eruditissimo

Traduction
John Leland, Antiquaire, présente à Beatus Rhenanus toutes ses salutations

u as récemment traité avec un certain Damien de Góis, Espagnol, pour qu'en ton nom, ou plutôt au nom de tous les lettrés, il négocie avec moi l'envoi d'un témoin de Tertullien bien plus complet que celui récemment imprimé par Froben. Il n'a rien négocié avec moi ; cependant il a écrit, avec le plus grand soin, une lettre à Richard Morison, un homme remarquable par son génie, sa culture et la faveur de notre prince. Celui-ci a facilement obtenu ce qu'il me demandait en ton nom, et s'est promptement occupé de faire passer le manuscrit dans les mains de Pinto, un marchand portugais actif en Flandre. Pinto a rempli fidèlement sa mission, en remettant le livre à Damien. J'ai en effet vu de mes yeux une lettre de Damien, où il affirme qu'il a reçu le codex et qu'il va sous peu te le faire parvenir. Si tu l'a déjà reçu, tout est bien ; sinon, veille par tous les moyens à ce que le monde ne soit pas privé d'un trésor si grand et si rare.

i, de plus, tu désires savoir où cet exemplaire a été trouvé, apprends-le. Il y a dans la province Severa de la première Bretagne, près des rives du fleuve Avon, un lieu dit anciennement Bladunum, une ville dont les remparts sont toujours visibles, bien qu'à moitié détruits. Les Saxons, comme l'atteste Bède dans son Histoire ecclésiastique, l'appelèrent ensuite Ingelburne(26). Mais une fois que l’Irlandais Maildulph y eut ouvert une école des bonnes lettres et construit un monastère avec l'appui d'Ine, roi des Saxons de l'Ouest, et d'Agilbert, évêque de Venta (Winchester), la ville commença d'être appelée Maidulphsbyri, c'est-à-dire le bourg de Maidulph, nom qu'elle conserve encore aujourd'hui, bien que déformé. C'est donc là qu'au milieu d'autres monuments d'une antiquité vénérable j'ai trouvé le Tertullien qui t’est maintenant envoyé ; comme je le déduis de diverses conjectures, il fut apporté d'Italie en Bretagne, il y a huit cents ans, par Aldhelm, le successeur immédiat de Maidulph à la tête de l'abbaye, qui fut ensuite évêque de Sherborne des Durotriges (Sherborne en Dorset). Voilà ce que j'avais à t'écrire pour le moment. Ton ami Gelenius et Froben ont reçu de moi une lettre sur le même sujet, et si ce n'était une gêne pour vos occupations particulièrement importantes, je recommencerais. Porte-toi bien.

À Londres des Trinovantes, le 1er juin.

au verso À Beatus Rhenanus de Sélestat, érudit en tous sujets exceptionnel.

III. De Malmesbury à Sélestat

'auteur de la lettre, John Leland (ca 1503-1552)(27), était un humaniste fameux qui, après des études à Cambridge et à Oxford, suivies d'un séjour à Paris (1527-1528) où il avait fréquenté notamment Guillaume Budé et Jacques Lefèvre d'Etaples(28) (on se rappelle qu'au début du siècle, Rhenanus avait été élève de ce dernier au collège du Cardinal Lemoine), s'était consacré à l'étude des antiquités anglaises et des anciens écrivains insulaires : «je cherche en nombre les manuscrits des Anciens ; explorateur, je les arrache aux épaisses ténèbres», écrivait-il de Paris à un ami de Cambridge(29). Les Rerum germanicarum libri tres, parus en 1531, ont dû lui sembler, un modèle. Il les cite dans la première version de son De uiris illustribus siue de scriptoribus Britanniae, qui date de 1535 environ(30), et il se comparera plus tard à leur auteur dans un poème en distiques élégiaques :

Instauratio Britannicae antiquitatis
Quantum Rhenano debet Germania docto,
Tantum debebit terra Britanna mihi.
Ille suae gentis ritus & nomina prisca
Aestiuo fecit lucidiora die.
Ipse antiquarum rerum quoque magnus amator,
Ornabo patriae lumina clara meae.
Quae quum prodierint niueis inscripta tabellis,
Testes tum nostrae sedulitatis erunt(31).

«Restauration des Antiquités Britanniques. Autant la Germanie doit au docte Rhenanus, autant me devra la terre de Bretagne. Lui, les rites et noms anciens de son pays, il les a éclaircis par une lumière d'été. Pour moi, qui suis aussi grand amateur des choses du passé, je mettrai en valeur les esprits brillants de ma patrie. Lorsqu'ils paraîtront inscrits sur des tablettes d'une blancheur de neige, ils seront alors les témoins de notre zèle empressé.»

On conçoit qu'écrivant à un tel maître, Leland lui ait dit tout ce qu'il savait sur le nom et les origines de Malmesbury, un développement qu'on retrouve ailleurs dans ses carnets de notes de voyage, matériaux préparatoires aux nombreux ouvrages qu'il projetait et n'eut pas le temps d'achever : ils ont été publiés au XVIIIe siècle à partir de ses manuscrits, rassemblés à la Bibliothèque Bodléienne(32). Quoi qu'il en soit de la validité des informations et des raisonnements de Leland, cette lettre érudite nous laisse sur notre faim, car elle ne nous explique pas pourquoi l'antiquaire était en possession de ce “témoin d'une antiquité vénérable”.

n forçant le trait, on pourrait dire que la découverte de ce Tertullien, où le mariage unique (la “monogamie”) est éloquemment prôné, tient à la vie matrimoniale agitée du roi d'Angleterre Henri VIII. Après qu'ait échoué, en 1529, la tentative de faire reconnaître comme invalide son mariage avec Catherine d'Aragon, le Roi ou plutôt ses conseillers essaient d'obtenir des mémoires des universités anglaises et étrangères, pour faire pression sur le Pape ; ils se mettent aussi à faire examiner les collections monastiques anglaises, à la recherche de documents qui prouveraient les limites de l'autorité papale. Un nombre significatif de documents entre ainsi dans les collections royales en 1530 et 1531(33).

En 1533, après le mariage et le couronnement d'Anne Boleyn, seconde épouse d'Henri VIII, Leland, qui avait su se faire apprécier de Thomas Cromwell, bientôt conseiller du roi pour les affaires ecclésiastiques, reçoit du monarque la mission «d'examiner avec diligence toutes les bibliothèques des monastères et collèges de ce noble royaume», pour sauver «nombre de bons auteurs» qui risquaient de périr dans «l'obscurité fatale» des couvents(34), et aussi pour y trouver des arguments contre la papauté, dont l'Église d'Angleterre est devenue indépendante par l'Acte de suprématie (1534). Les résistances opposées par les religieux et la perspective de substantiels bénéfices pour la Couronne amenèrent Cromwell à faire décréter la dissolution des monastères, les moins riches en 1536, les autres en 1539.

 

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(21) Sélestat, Bibl. humaniste, Corr. B.Rh 223. Il est surprenant qu’elle ait échappé aux éditeurs du Briefwechsel des Beatus Rhenanus (1886), A. Horawitz et K. Hartfelder: elle avait été signalée dans le Catalogue général des manuscrits des bibliothèques publiques des départements, série in 4°, t. 3, Paris, 1861, p. 546. (22) La date est forcément postérieure à la publication de l'édition (mars 1539), et antérieure aux remerciements de Gelenius (23 juin de la même année ; cf. infra, n. 46). (23) Nous avons placé entre soufflets les lettres ou les mots ajoutés par Leland lui-même au dessus du texte qu’il avait écrit. (24) L’autographe porte Joánnes, ce qui correspondrait à une suite de trois n.(25) Leland avait d’abord employé le singulier accepit. (26) Cette indication ne provient pas de l’Histoire ecclésiastique de Bède le Vénérable, où il est juste dit qu’Aldhelm était “abbas monasterii quod Maildubi Urbem nuncupant” (V, 18). Leland a dû attribuer à Bède ce qu’il avait lu dans une chronique de Malmesbury (cf. infra n. 32).(27) Présentation up to date par J. P. Carley, à paraître dans le nouveau Dictionary of National Biography. (28) Cf. J. P. Carley, “John Leland in Paris: the Evidence of his Poetry”, dans Studies in Philology. 83, 1986, p. 1-50. (29) “Veterum multa exemplaria quaero, / Exploro, crassis eruo de tenebris” (d’après Carley, art. cité, p. 25). (30) Elle sera accessible dans l'édition critique de ce “dictionnaire des auteurs britanniques” que Caroline Brett et James Carley préparent pour les Oxford Medieval Texts. Celle donnée par Anthony Hall sous le titre Commentarii de scriptoribus Britannicis, Oxford, 1709, 2 vol., ne permet pas de suivre le travail de révision de Leland. (31) Collectanea, éd. Hearne, t. 5, p. 120 (et déjà dans J. Bale, Scriptorum illustrium maioris Brytanniae … catalogus, Basileae, 1557, p. 672-673). (32) Ce qui concerne l'histoire et les manuscrits a été regroupé par Thomas Hearne dans Joannis Lelandi Antiquarii de rebus Britannicis collectanea, Oxford, 1715 (nous citons la seconde édition, London, 1774, 6 vol.) ; les notes topographiques, en anglais, publiées par Th. Hearne à Oxford en 1710, sont maintenant accessibles dans l’édition de Lucy Toulmin Smith, The Itinerary of John Leland in or about the years 1535-1543, London, 1906-1910, 5 vol. Sur l’étymologie et l’histoire de Malmesbury, voir les Collectanea, t. 4, p. 157-158 (“Ex libro antiquitatum Meldunensis cœnobii ad verbum transcripta”), The Itinerary, t. 1, p. 131, et les Commentarii de scriptoribus Britannicis, ch. LXXI, De Aldhelmo (éd. Hall, p. 98). (33) Cf. J. Carley, éd., The Libraries of King Henry VIII, London, 2000, p. XXXIII-XXXIX (Corpus of British Medieval Library Catalogues,7). (34) Cette mission est évoquée par Leland lui-même dans le traité qu’en 1546 il offre en guise d’étrennes à Henri VIII : The laboryouse journey & serche of Johan Leylande, for Englandes antiquitees geuen of hym as a New Yeares gyfte to Kynge Henry the VIII. in the XXXVII. yeare of his reygne, with declaracyons enlarged by Johan Bale (London, 1549 ; réimpression : Amsterdam & Norwood, N. J., 1975), f. B.viiir. Le texte (sans les commentaires de Bale) est facilement accessible dans la réimpression qu'en a donnée L. T. Smith en tête de The Itinerary of John Leland, t. 1, p. xxxvii-xliii.
















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