almesbury
– Sélestat – Malines
Les tribulations d'un manuscrit de Tertullien au
milieu du XVIe siècle(1)
(Suite)
par Pierre PETITMENGIN – James P. CARLEY

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Masburensis n'a pas suivi le triste destin des archives de l'officina
Frobeniana. Il faut en effet l'identifier avec une des sources
utilisées par Jacques de Pamèle pour son édition de 1583/84, «un
manuscrit anglais, que conservait autrefois chez lui, comme son
trésor, Ioannes Clemens Anglus»(62). Ce témoin
comportait les sept traités du “corpus de Corbie”, et les leçons
que signale Pamèle dans ses Annotationes correspondent presque
parfaitement aux variantes relevées par Rhenanus pour les trois
traités qui figuraient dans son édition de 1539. Il y a mieux
: on a conservé l'exemplaire de travail de Pamèle, une Geleniana
de 1566 arrivée à la Bibliothèque Sainte-Geneviève avec les livres
de l'archevêque de Reims, Charles-Maurice Le Tellier(63).
La couche la plus ancienne des annotations manuscrites, due à
une main appliquée qui n'est pas celle de Pamèle, est constituée
par une collation du Masburensis, complétée de conjectures, introduites
par f.(ortasse), et de références bibliques (planche IV). Le traité
qui ouvrait le manuscrit, le De resurrectione carnis, est muni
d'une notice révélatrice (t. I, p. 78 ; planche V) :
ollatio
huius libri facta est ad veterem MS. codicem bibliothece cenobii
Maliuesburensis [sic pour Malmesburensis] nunc Ioannis Clementis
Angli(64)
«La collation de ce livre a été faite sur un vieux
codex manuscrit du couvent de Malmesbury, qui appartient maintenant
à John Clement Anglais».
Une note du même ordre, mais sans l'indication de
la provenance médiévale, est mise en tête des six autres traités.
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IV. Lexemplaire de
travail
de Jacques de Pamèle
Q. S. Fl. Tertulliani operum
tomus primus, Paris, 1566, p.
108-109 (Paris, Bibliothèque
Sainte-Geneviève, CC 8°
1097, inv. 1046)
Tertullien, De resurrectione
carnis, 29,8-31,2
On notera, à la dernière ligne
de la page 108 (Res 30, 4), la
variante redadunatione
quavait déjà relevée
Rhenanus (pl. II, l. 14)
Photo N. Boutros
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John Clement n'est pas un inconnu, bien au contraire(65).
Humaniste et médecin (il a présidé en 1544 le "Royal College of
Physicians"), il faisait partie du cercle des amis de Thomas More,
dont il épousa en 1526 la fille adoptive, Margaret Gibbs(66).
A cette occasion, Leland composa un poème en son honneur. Les
deux hommes avaient été éduqués à St Pauls School, et partageaient
le même intérêt pour les littératures antiques et la collecte
des manuscrits. La bibliothèque de Clement était fameuse. Dans
la dédicace du De motu de Proclus, dont Clement lui avait fourni
un manuscrit, Simon Grynaeus célèbre, presque dans les termes
qu'utilisera Pamèle, la passion jalouse du collectionneur pour
des «monuments … conservés à l'instar d'un riche trésor»(67).
On conçoit que Clement ait tenu à récupérer le précieux manuscrit
de Tertullien, dont son ami Leland lui avait sans doute parlé
avant de sombrer dans la folie. Exilé une première fois à Louvain
pendant le règne d'Edouard VI, il a dû obtenir de Froben la restitution
du manuscrit entre 1550, date de l'édition de Gelenius, et 1554,
date de son retour en Angleterre(68). Leland
étant mort en 1552, Clement a gardé le manuscrit. Il l'a emporté
avec le reste de sa très riche bibliothèque lorsqu'il a dû s'exiler
une seconde fois, pour raison de conscience, sous le règne d'Elisabeth
I (sans doute en 1560).
lement,
installé d'abord à Berg, puis à Malines, dut entretenir de bons
rapports avec les savants catholiques des Flandres, qui appréciaient
sûrement l'ancien «médecin de feu de bonne mémoire la très catholique
reine d'Angleterre»(69). On en est sûr dans
le cas de Pamèle, à qui il communique des leçons d'un manuscrit
de Cyprien pour l’édition qui paraît en 1568(70).
La collation du Masburensis a dû être effectuée entre 1566, date
de l'édition où elle est reportée, et la mort de Clement en 1572.
Il est vraisemblable qu'il n'a pas laissé partir pour Bruges,
où résidait alors Pamèle, un "trésor" auquel il tenait tant. Le
travail a dû se faire chez lui, et de façon sérieuse : c'est grâce
à lui que nous connaissons précisément les lacunes du manuscrit,
où le De resurrectione était mutilé du début (il commençait en
2, 9 depreciantur) et victime ensuite d'un accident matériel ayant
entraîné la perte de 8,5 fide jusqu'à 13, 3 documentum.
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V. La source révélée
Q. S. Fl. Tertulliani operum tomus primus, Paris, 1566,
p. 78
(Paris, Bibliothèque Sainte-Geneviève, CC
8° 1097, inv. 1046)
Tertullien, De resurrectione carnis, 1, 1-5
Photo N. Boutros
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bibliothèque de Clement disparaît dans les deux sacs de Malines.
Après le premier, dû aux troupes espagnoles, qui eut lieu en octobre
1572, son fils Thomas avait pu encore dresser, à l'intention du
cardinal Guglielmo Sirleto, une liste de manuscrits grecs(71)
; le second sac, opéré par les Orangistes en avril 1580, entraîna
destruction ou dispersion de ce qui restait encore. Quand en 1607
son petit fils Caesar Clement donne un manuscrit grec à son ami
Pierre Pantin, il note que c'est tout ce qui lui reste «des nombreux
manuscrits grecs et latins de mon grand père John Clement, de
bienheureuse mémoire, malheureusement perdus dans ces troubles
de Belgique»(72).
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Masburensis a disparu, mais grâce au travail des érudits du XVIe
siècle, il reste les deux collations que nous avons évoquées,
et qui en permettront une reconstitution partielle(73).
Même si ce témoin n’est sans doute pas un des précieux manuscrits
rapportés d’Italie par les scholars anglo-saxons, comme le pensait
Leland, il permettra d’améliorer, aujourd’hui encore, le texte
de Tertullien et de lever un peu du mystère qui entoure l’édition
parisienne concurrente de celles de Bâle.
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(62) Dédicace à Grégoire XIII, datée
du 14 septembre 1579 : “Nec parum ad hanc rem contulerunt MS.
libri Monasteriorum S. Amandi ac Bauonis, & Anglicus quidam, quem
thesauri loco penes se adseruabat quondam Ioan. Clemens Anglus.
Quibus accesserunt coniecturae doctissimorum virorum, Latini Latinii
Itali, et Ioan. Harrisii Angli [John Harris, ancien secrétaire
de Thomas More], ab ipsis mecum communicatae…’ (Opera omnia, Paris,
1584, p. 8). Même indication dans la Notarum explicatio (p. 21)
: “Anglicus codex antiquissimus Ioannis Clementis Angli, e quo
VII castigati sunt Libri”. (63) Cote : CC 8° 1097-98 ; inv. 1046-47.
Cette édition était déjà signalée dans la Bibliotheca Telleriana
siue Catalogus librorum bibliothecae… D. D. Caroli Mauritii Le
Tellier, Paris, 1693, p. 31-32. (64) On peut hésiter sur la lecture
cen(obii).(65) Sur Clement, l'article de C. F. Gunderson et P.
G. Bietenholz dans Contemporaries of Erasmus: A Biographical Register
of the Renaissance and Reformation, t. 1, Toronto, 1985, p. 311-312,
fournit un point de départ ; pour l'aspect qui nous intéresse
spécialement ici, on se reportera à R. W. Hunt, “The Need for
a Guide to the Editors of Patristic Texts in the 16th Century”,
dans Studia Patristica, XVIII, t. 1, Oxford-New York, 1982, p.
368-370. (66) Elle figure dans le fameux dessin de Hans Holbein
le Jeune, conservé à la Graphische Kunstsammlung de Bâle, qui
représente la famille de Thomas More au début de 1528 ; cf. J.
B. Trapp, H. Schulte Herbrüggen, ‘The King’s Good Servant’. Sir
Thomas More 1477/8-1535, London, National Portrait Gallery, 1977,
p. 84-86 (n° 169). (67) Compendiaria de motu disputatio, Basileae,
per Io. Bebelium et Mich. Ysingrinum, 1531, p. 3-4: Clement a
voulu faire connaître ce petit joyau (gemmula) pour le profit
de tous (utilitati publicae) “huc enim tu, tuopte sponte non monumenta
solum, quae plurima ueterum apud te habes, mira diligentia peruestigata,
mox ingenti cum labore et sumptu conquisita, ac diuitis demum
thesauri instar conseruata destinasti, sed studium praeterea omne
tuum eodem conferre libenter soles”. Le rapprochement avec Pamèle
est dû à R. Hunt, art. cité, p. 370. (68) Il figurait un Tertullianus
parmi les livres dont il demande la restitution en 1555 (cf. A.W.
Reed, “John Clement and his Books”, The Library, 4th ser., 6,
1926, p. 329-339, spécialement p. 339). Il s’agit sûrement d’un
imprimé.(69) Pour reprendre les termes de Plantin dans une lettre
du 29 janvier 1568 au cardinal de Granvelle (Correspondance de
Christophe Plantin, éd. par M. Rooses, t. 1, 1883, p. 227). Il
l'y informe que Clement lui avait soumis “ung catalogue de quelques
livres rares en grec” – dont l'Octateuque maintenant à Glasgow,
qui servit effectivement à Arias Montanus pour la Polyglotte d'Anvers.
La reine dont il est question est naturellement Marie Tudor (†
1558). (70) Antuerpiae, apud vid. et haer. Ioannis Stelsii, 1568,
dédicace à Viglius Zuichemus : “neque minus [que Jean Harris]
(me iuuit) vir utriusque linguae peritissimus Ioannes Clemens
Medicus, etiam Anglus” (f. a 3r°) ; Indiculus codicum : “Angl.
Codex anglicus Ms. Io. Clementis, qui ad me quasdam inde castigationes
misit” (f. d 6v°). (71) Ce document a été publié et remarquablement
commenté par le cardinal G.Mercati, “Sopra Giovanni Clement e
i suoi manoscritti”, dans La Bibliofilia, 28, 1926, p. 81-99 (repris
dans ses Opere Minori, t. 4 [Studi e Testi, 79], Città del Vaticano,
1937, p. 292-315). (72) Bruxelles, Bibliothèque royale, 11337-41,
f. 1 : “Admodum Rdo Dno. D. Petro Pantino linguae graecae peritissimo
hunc unicum ex multis libris ms. gr. atque latinis fœlic. record.
D. Johannis Clementis avi mei in his tumultubus Belgii infœliciter
amissis, fortuito reservatum, Caesar Clemens nepos amico optimo
D. D. D. 1607” (cité par Mercati, op. cit., p. 296, n. 19). (73)
L'un d'entre nous a déjà publié les variantes du Masburensis pour
le De trinitate de Novatien (cf. P. Petitmengin, “Une nouvelle
édition et un ancien manuscrit de Novatien”, dans Revue des Études
Augustiniennes, 21, 1975, p. 266-272). Il prépare maintenant pour
la publication l'ensemble du dossier.